Du travail et de sa valeur

Lettre publiée dans le Journal de Genève du Samedi 30 Septembre 1995

L?article de M. Mark Hunyadi sur le "désenchantement du travail" (Journal de Genève du 10 septembre), citant le livre Le travail, une valeur en voie de disparition de Mme Dominique Méda est une dissertation théorique qui s?échoue un peu tristement sur l?écueil des faits.
Les Grecs présentés comme des philosophes théoriques qui méprisaient le travail? La civilisation grecque est caractérisée par une continuelle expansion géographique due au commerce et aux comptoirs sur un territoire allant de la Mer Noire à l?Espagne occidentale. Les Grecs ont été armateurs, artisans, marins, agriculteurs, architectes et j?en passe. Penser que les villes construites dans tout le bassin méditerranéen, que les poteries que nous pouvons admirer dans les musées sont le fruit d?esclaves qui travaillaient pour des maîtres nonchalants qui gambergeaient philosophiquement dans leurs maisons, cela fait un peu sourire. M. Hunyadi nous parle en fait la fin de la civilisation grecque, à l?époque de la décadence, peu avant le moment où les légions romaines ont réduit la Grèce à une province.
Dure leçon : on ne donne pas le travail aux autres ou à une sous-classe comme une chose salissante. L?esclavagisme a été un des maux les plus graves de l?antiquité et un frein à la prospérité. L?expérience a enseigné maintes fois que les esclaves, privés de leur liberté, sont peu fiables et souvent dangereux. Combien de fois se sont-ils révoltés et ont-ils mis les pays de l?antiquité à feu et à sang ! En fait, si l?on y regarde de plus près, la situation économique actuelle a beaucoup de traits communs avec celle de l?empire Romain à la fin du IVe siècle de notre ère. Rome avait beaucoup apporté aux provinces : des routes, une structure économique, l?instruction et globalement la prospérité. Mais l?Italie a commencé à importer des provinces beaucoup plus qu?elle ne pouvait produire, favorisant l?enrichissement et l?oisiveté de sa population. Il y a eu un revers de la médaille : le déficit commercial. Rome s?est installée dans une crise économique et dans le déclin.
Alors, regardons notre société, qui "accorde tant d?importance au travail". Les loisirs font partie de notre idéologie. La population, en nombre d?heures travaille beaucoup moins que par le passé. Le travail trop valorisé ? Le travail est plutôt dévalorisé : par le fait que les gens qui créent réellement la richesse travaillent encore trop pour des classes oisives. Soyons réalistes et regardons autour des nous. Il existe deux classes principales d?oisifs dans notre société : ceux qui vivent du revenu de leur capital (les "capitalistes") et ceux qui vivent de l?Etat Providence (les "assistés" et les "socialistes").
La réduction de notre temps de travail et le partage du travail conduisent à une baisse de la production des biens et des services. Et ces besoins, qui existent dans un monde dont la population continue d?augmenter, ont-ils atteint leur maximum? De plus, pour faire face à sa baisse de productivité, le monde occidental confie de plus en plus la production de ses matières premières, de ses tissus, de ses automobiles et de ses appareils technologiques au tiers monde.
L?Histoire se répète : le monde occidental, de moins en mois productif, s?installe dans la dépendance et vit de plus en plus aux crochets de ces "sous-hommes" des provinces appelées "Tiers-Monde". Nous voilà dans la même situation que l?Empire Romain : nous, Européens oisifs, nous estimons que le reste du monde peut bien travailler pour nous nourrir et que nous n?avons pas de comptes à leur rendre. Nos raquettes de tennis, nos chaussures, nos shorts et nos chaussettes, et les téléviseurs pour suivre les matchs eh bien, nous les ferons produire par d?autres. Et tant pis s?ils manquent de riz.
Mais, il y a un problème dans tout cela : comme les esclaves de l?antiquité, comme le "Tiers-Etat" de la Révolution Française (coïncidence avec "tiers-monde" ?), comme les ouvriers des usines de la fin du XIXème siècle, croyez-vous que les gens qui travailleraient pour nous qui nous installons dans l?oisiveté le toléreraient longtemps ?
La vérité est que la seule voie de survie pour l?Occident n?est pas de travailler moins, mais de travailler plus, d?abord pour couvrir nos propres besoins, ensuite pour couvrir ceux des autres. Le travail n?est pas un bien qui existe en quantité finie (sottise !). Le travail est ipso facto illimité : tant que quelqu?un pourra fournir un bien ou un service qui intéresse quelqu?un d?autre, il y aura du travail. Et de nos jours, il y a des millions de gens qui ont besoin de quelque chose de très fondamental : se nourrir.

  Samedi 30 Septembre 95 18:48:53, par admin   , 843 mots, Catégories: Société ,

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