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La Révolution populaire : la faiblesse constitutive de l'Etat français

Les idéologies du XIXe nous ont légué l’idée qu’il y aurait une sorte de révolution légitime, celle où “le peuple” aurait un droit de renverser les gouvernements despotiques par l’illégalité et la violence. En y regardant un peu plus près, c’est une idée à moitié cuite, qui ne résiste pas à l’examen.

Le c?ur de la question est bien sûr ce qu’on convient d’appeler “légitimité” et “peuple". Rousseau a eu le mérite de souligner que tout État n’est que le reflet d’un accord entre les membres d’une société. Il ne peut pas y avoir d’accord possible sur les formes de gouvernance d’une société, autre que par le libre choix de ses propres membres. Il en résulte qu’en l’absence d’une agence extérieure (un Dieu qui se serait manifesté à la France), la monarchie française n’a été “de droit divin” que conventionnellement, parce qu’il a existé, en un lieu donné et pendant une période de temps donnée, un accord sur ce sujet dans la société française. En bref, ce fut le contrat social qui a fonda le “droit divin” et non le contraire.

Il en va de même pour le “peuple". Il n’y en a pas de définition objective, scientifique. Dans les fait il s’agit également d’une convention, variable selon les époques, les lieux et les régimes politiques; ne pas y prendre garde, c’est ouvrir la porte à toutes les tyrannies. Dans l’Ancien Régime, “le peuple” était ceux dont la place assignée était de ne pas s’occuper des affaires religieuses ou politiques. En Union Soviétique, c’était une entité abstraite et générale, un imaginaire créé par la Nomenklatura qui incarnait les idéaux communistes ou les besoins de la propagande; elle ne reflétait en rien la réalité de la vie des Russes.

Alors quel était ce “peuple” de la Révolution française ? Dans les faits, qui la foule qui s’est pressée à Versailles ou celle qui a détruit les Tuileries en 1792 représentaient-elles ? Devrait-on plutôt parler “d’émeutiers"? Quelle légitimité avaient-elles autre que la leur propre? Qui étaient les meneurs ? Pouvaient-elles revendiquer de véritablement représenter les Parisiens (dont beaucoup se terraient) ou à fortiori les habitants des campagnes ? Voilà des questions auxquelles il est difficile de répondre. Et que l’on prenne garde à la réponse que l’on donne, car elle serait lourde de conséquences sur les affaires d’aujourd’hui. Si des jeunes habitants d’une banlieue mettent à sac un commissariat, deviennent-ils de la même façon les représentants légitimes des Français, ou d’une frange du “peuple” ?

C’est là la faiblesse constitutive de l’État français face aux émeutes et aux troubles de la rue : il ne peut pas décemment continuer à encenser des émeutiers du passé alors qu’il réprime ceux d’aujourd’hui.

Un État qui fonde sa légitimité sur le mythe “révolution populaire", porte donc en lui les germes de sa destruction. Si un renversement violent des institutions fut légitime en France en 1792, pourquoi ne le serait-il pas en 1870, en 1940, en 1968 ou au XXIe siècle? Ah, certes, on pourra répondre que ce n’était pas la même chose, qu’il y a des caractères qui font de la Révolution française une singularité spatio-temporelle.

Mais qui le dit? Les gouvernants, les nantis, ceux qui sont intéressés au status quo ante ? Or le propre de la Révolution, c’est de remettre violemment en cause à la fois les idées et les institutions du présent. Donc l’idéologie de la Révolution porte en germe la fin de l’État.

L’État français le sait bien, qui a retiré le droit à la ville de Paris (notoirement turbulente et insoumise) d’avoir sa propre force de police municipale et qui a instauré depuis 1941 un service de renseignements territorial dont la fonction est de surveiller et rapporter ce que pensent les Français.

Certes, les Révolutionnaires un tant soi peu cyniques (au Mexique, en Russie, en Chine ou ailleurs) ont trouvé une recette pour se maintenir au pouvoir, qui consiste définir leurs opposants comme des “contre-révolutionnaires". Mais c’est une supercherie dont personne n’est duple : car qu’est-ce qu’un “contre-révolutionnaire” violent, si ce n’est un “révolutionnaire” ? Et qu’est-ce que c’est qu’un Parti révolutionnaire institutionnel, sinon une contradiction dans les termes?

De toutes les constructions nationales en Europe, la France républicaine possède au plus haut degré ce vice constitutif de sa révérence pour la Révolution. La Ière République fut construite sur une parodie de procès à Louis XVI et liquidée par un Empire, la seconde fondée après une révolution et liquidée à nouveau par un Second Empire.

De 1789 à 1870, tous les régimes qu’a connus la France ont été fondés par des rebellions et des coups d’État. Voilà qui n’était guère brillant et préjugeait très mal de l’avenir.

La “troisième république” (qui aurait dû déboucher sur une monarchie) a été fondée après une défaite militaire catastrophique suivie d’une occupation du territoire, et l’écrasement brutal de la Commune de Paris; elle est liquidée par une seconde défaite catastrophique suivie d’une occupation du territoire. La Quatrième République fait peut-être mieux, parce qu’elle suit une guerre de libération menée par des Français et du moins elle a réuni les Français. Mais elle a échoué à les rassembler, puisque qu’elle a été elle-même victime d’une tentative de coup d’État par des militaires.

Répondez honnêtement : l’histoire des transitions républicaines en France peut-elle vraiment être citée en exemple vis-à-vis du reste du monde ?

Peut-être que dans ce défilé de violences, un seul épisode rachète le reste : la fondation de la Cinquième République. Quelles que soient les reproches qu’on peut faire à ce régime, il faut accorder au Général de Gaulle le mérite d’avoir réussi à la fonder sur une transition pacifique, par un acte démocratique. Il a su réunir la majorité Français autour d’un contrat social. A-t-on une fois remarqué que c’était la toute première fois qu’un régime républicain y parvenait en France? Tout n’était pas parfait: il y avait une guerre territoire en Algérie. Mais du moins, le sang n’a pas été versé sur le territoire métropolitain. Mais quelle nouveauté pour la France !

Que l’on compare cette instabilité foncière des gouvernements français avec la Suisse. Son histoire n’est certes pas exempte de dissensions ni de violences, mais quel contraste que ce pays socialement pacifique où la Constitution d’aujourd’hui est encore à peu de choses près celle de 1874 ?

On veut comprendre pourquoi les gouvernants de la France sont enfermés dans la terreur des mouvements séparatistes et des contestations en tout genre ? Pourquoi les tenants de la “laïcité républicaine” se sont érigés en une religion dogmatique à côté de laquelle les ultramontains de 1870 seraient des libertins ? Parce qu’ils sentent qu’en continuant d’encenser la Révolution ils encouragent aussi tous les extrémistes à utiliser, aujourd’hui, la violence contre eux. C’est pourquoi il leur faut aussi se méfier à tout instant des citoyens, constituer des dossiers de police sur les leaders syndicaux et religieux.

Mais pourquoi faire ? En définitive, “le peuple", ce n’est jamais les citoyens. C’est une entité collective imaginaire, un leurre entre les mains des tyrans, une hydre irrationnelle et sanguinaire, ennemie de l’État de droit. C’est ce qui fait des populistes les ennemis les plus dangereux de la démocratie.

Dans une conception humaniste de la société, la légitimité ne peut être fondée que sur la synthèse des volontés individuelles libres : celle des citoyens réunis en assemblée. Le composant de base de la société est l’être humain. On peut reconnaître un être humain. La synthèse pacifique des opinions différentes et divergentes, nécessairement approximative et imparfaite, c’est là la “légitimité". Elle est relative.

Autant pour ceux qui espèrent fonder les États sur des fondement absolus et éternels et sur le peuple. Il en va des États comme des individus: au-delà des potentiels parfois prodigieux qu’ils portent en eux, ils n’en sont pas moins faibles et mortels.

La seule façon de fonder un État de droit, c’est par le droit. En démocratie, la seule définition rationnelle du mot “peuple” est la synthèse de la volonté des citoyens réunis en assemblée. Tout individu qui prétend incarner “le peuple” autrement que par un système pacifique et consensuel n’est qu’un tyran.

  Lundi 24 Janvier 11 06:18:48, par admin   , 1484 mots, Catégories: Société ,

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